Faire toujours plus avec moins : quand le manager devient la variable d’ajustement

Quand les ressources diminuent mais que le périmètre continue de s’élargir, le manager réorganise, priorise et absorbe. Jusqu’à parfois devenir la variable d’ajustement du système.

Les ressources diminuent, un poste n’est pas remplacé, le périmètre continue de s’élargir et les priorités s’accumulent. Le manager réorganise, priorise, absorbe et fait au mieux avec les moyens dont il dispose.

Au départ, cela peut sembler normal. Il faut s’adapter au contexte, traverser une période difficile, contribuer à l’effort collectif.

Mais que se passe-t-il lorsque ce qui devait être temporaire s’installe dans la durée ?

C’est la situation de Sophie, 45 ans, responsable marketing dans le secteur du retail, que nous explorons avec Fabienne Broucaret dans l’épisode 53 des Petits Cailloux :

« On me demande de faire toujours plus avec moins. Je comprends le contexte économique : moins de budget, moins de ressources. Dans mon équipe, on a perdu des postes, mais mon périmètre, lui, continue de s’élargir. Au début, je me suis dit que c’était temporaire, qu’il fallait s’adapter. J’ai réorganisé, priorisé, absorbé comme j’ai pu. Aujourd’hui, j’ai le sentiment de ne plus pouvoir faire les choses correctement. Et surtout, j’ai de plus en plus de mal à rester alignée avec certaines décisions prises par la direction et qui impactent directement mon équipe. »

Le problème de Sophie est évidemment celui des ressources disponibles. Mais il y a peut-être aussi autre chose à regarder : ce qui se passe lorsque le manager compense suffisamment longtemps pour que le déséquilibre devienne invisible.

S’adapter ponctuellement ou compenser durablement ?

S’adapter fait partie du rôle d’un manager. Une organisation traverse des périodes de tension, les contraintes économiques existent et il peut être nécessaire de fonctionner temporairement avec moins de moyens.

Mais lorsque la situation dure et que le périmètre continue parallèlement de s’élargir, la question change.

Le manager qui réorganise, absorbe et trouve sans cesse de nouvelles solutions permet au système de continuer à fonctionner. Mais paradoxalement, sa capacité d’adaptation peut aussi contribuer à masquer ses limites.

L’exception devient progressivement l’habitude. Ce qui était un effort ponctuel devient le nouveau fonctionnement attendu.

Et le manager devient, sans nécessairement s’en rendre compte, la variable d’ajustement du système.

Adapter son management ne signifie pas s’adapter à tout

Lorsque le manager commence à ne plus pouvoir faire son travail comme il l’estime nécessaire, à se désaligner avec certaines décisions ou à s’épuiser pour maintenir le fonctionnement, continuer à chercher comment absorber davantage n’est peut-être plus la bonne réponse.

Il peut aussi être utile de s’arrêter sur ce que signifie « ne plus pouvoir faire les choses correctement ». Est-ce que les moyens disponibles ne permettent objectivement plus d’atteindre le niveau de qualité nécessaire ? Ou existe-t-il aussi un écart entre ce que la situation permet aujourd’hui et ce que le manager considère comme acceptable ?

La question mérite d’autant plus d’être posée que la fatigue peut elle-même altérer le discernement, amplifier le sentiment de perte de qualité ou de désalignement et rendre encore plus difficile la prise de recul.

Il devient nécessaire de regarder ce qui relève encore réellement de ses marges de manœuvre, mais aussi ce qui doit être remis en discussion avec sa hiérarchie, les RH ou le collectif. Cela suppose d’abord d’objectiver la situation : quelles sont les demandes ? Les ressources réellement disponibles ? Les arbitrages déjà réalisés ? Qu’est-ce qui peut être maintenu, arrêté ou fait différemment ?

Poser des limites ne signifie pas refuser les contraintes économiques ou se désolidariser de l’entreprise. C’est aussi rendre visibles les conséquences des choix qui sont faits et permettre des arbitrages.

Car tant que le manager absorbe seul les écarts entre les ressources disponibles et ce qui est attendu, le système n’a aucune raison de se réinterroger.

Et si la question elle-même était mal posée ?

Dans ces situations, une question revient souvent :

Comment faire plus avec moins ?

Mais il arrive qu’elle n’ait tout simplement plus de réponse satisfaisante.

Le travail consiste alors peut-être moins à chercher encore une nouvelle solution qu’à questionner la question elle-même.

Que faut-il arrêter de faire ? Que faut-il faire différemment ? Quelle valeur voulons-nous réellement préserver ? Quelles priorités doivent être réinterrogées ? Et comment recréer de la valeur avec les ressources qui sont effectivement disponibles ?

Ce changement de question permet aussi de sortir d’une opposition assez stérile entre être « pro-employé » ou « pro-employeur ». Chacun peut avoir de bonnes raisons de regarder la situation depuis ses propres contraintes. L’enjeu est justement de parvenir à tenir ensemble les contraintes économiques, les conditions de travail, la qualité attendue et la responsabilité managériale.

Le discernement commence parfois par accepter cette complexité pour retrouver une capacité d’action.

Les questions à vous poser

Avant de continuer à absorber, prenez un temps pour vous demander :

  • Quand je dis que je ne peux plus faire les choses correctement, qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
  • Suis-je en train de m’adapter à une situation temporaire… ou de compenser un déséquilibre devenu structurel ?
  • Qu’ai-je accepté explicitement ou implicitement lorsque mon périmètre s’est élargi ?
  • Quelles sont les marges de manœuvre qui dépendent réellement de moi aujourd’hui ?
  • Qui pourrait m’aider à prendre du recul et pourquoi suis-je encore seul avec cette situation ?
  • Suis-je en train de chercher à faire plus avec moins… ou à recréer de la valeur différemment avec les ressources disponibles ?

Questionner la question est parfois plus utile que chercher la réponse.

Pour aller plus loin

🎧 Dans l’épisode 53 des Petits Cailloux (Courrier Cadres), avec Fabienne Broucaret, nous explorons la situation de Sophie et cette difficulté à éviter de devenir la variable d’ajustement d’un système sous tension sans renoncer à son engagement.

🎙️ Dans l’épisode 17 de Pratiques du Management (Groupe Revue Fiduciaire), avec Frédérique Roseau, nous abordons une question complémentaire : comment adapter son management dans un contexte mouvant ? Avec cette idée qu’adaptation ne signifie pas renoncement et qu’il faut parfois redéfinir le cadre plutôt que continuer à absorber les contraintes.

Aurélie Durand
Aurélie Durand

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